Le médicament vétérinaire
| Auteur : Professeur Marc Gogny |
Date : 20-12-2002 |
Questions à Marc
Gogny, Professeur à l'Ecole Nationale Vétérinaire
de Nantes, Chef de l'Unité de Pharmacologie et Toxicologie
P. A. : Avant de vous poser des questions sur
les particularités des médicaments vétérinaires,
il faut rappeler que la pharmacologie des médicaments
à usage humain n'est pas fondamentalement différente
de celle des médicaments à usage vétérinaire
puisque les médicaments retenus pour usage humain ont
été testés initialement chez l'animal,
notamment le rat et le chien, et qu'il y a globalement une
bonne concordance entre ce que l'on observe chez l'animal
et chez l'homme.
Il y a cependant des différences ; quelles sont-elles,
quelles sont leurs principales causes ? M. G. : Des différences existent effectivement,
si bien que l'extrapolation pure et simple des données
connues chez l'homme n'est pas toujours possible. Elles sont
d'ordre soit pharmacocinétique, soit pharmacodynamique.
La pharmacocinétique d'un principe actif peut varier
considérablement d'une espèce à l'autre.
Par exemple, le paracétamol est relativement bien toléré
chez le chien, bien qu'il soit peu employé. En revanche,
il est très toxique chez le chat, espèce dans
laquelle il est métabolisé en dérivés
methémoglobinisants. Un comprimé à 500
mg peut ainsi suffire à tuer un chat. Autre exemple
: l'aspirine a une demi-vie plasmatique de l'ordre de 30 minutes
chez les bovins, contre plus de 40 heures chez le chat. Sur
le plan pharmacodynamique, des effets différents peuvent
être observés pour une même substance,
en raison de variations interspécifiques soit dans
le tissu cible, soit dans les récepteurs ou les voies
de transduction exprimés par ce tissu. Les bronchodilatateurs,
par exemple, n'ont pas la même efficacité chez
le chat ou le cobaye, qui possèdent de nombreuses fibres
lisses bronchiques, et chez le chien ou la vache, dont l'arborisation
bronchique est plus pauvre en fibres lisses. La corticothérapie
au long cours est génératrice de lourds effets
indésirables chez le chien, connus sous le nom de syndrome
de Cushing iatrogène, tandis qu'elle est beaucoup mieux
supportée par le chat ou le cheval. Des agonistes des
récepteurs alpha2-adrénergiques, comme la xylazine
( non utilisée chez l'homme), sont fortement vomitifs
chez le chat, beaucoup plus irrégulièrement
chez le chien. P. A. : Existe-t-il un répertoire des médicaments
à usage vétérinaire de type Dictionnaire
Vidal mis à jour annuellement ? Y a-t-il des Résumés
des Caractéristiques du Produit ou RCP ? M. G. : Il existe un répertoire des spécialités
vétérinaires, intitulé "Dictionnaire
des Médicaments Vétérinaires" (DMV),
commercialisé par les Editions du Point Vétérinaire.
Quelques spécialités peuvent y échapper,
mais la plus grande partie des médicaments y sont répertoriés.
Les RCP existent désormais pour les médicaments
vétérinaires, bâtis et validés
selon le même principe que pour les médicaments
destinés à l'homme : la mise sur le marché
peut être nationale, délivrée par l'Agence
Nationale du Médicament Vétérinaire,
qui dépend de l'Agence Française de Sécurité
Sanitaire et des Aliments (AFSSA), ou bien obtenue par la
procédure centralisée européenne, organisée
par le département vétérinaire de l'Agence
européenne d'évaluation du médicament
(EMEA). Cela dit, la plupart des notices contenues dans le
DMV sont antérieures à la mise en place des
RCP, donc incomplètes et parfois erronées.
Pour le DMV, voir ici.
P. A. : Y a-t-il des ouvrages de pharmacologie spécialement
destinés aux vétérinaires et des guides
de thérapeutique vétérinaire? M.G. : Il n'existe malheureusement aucun ouvrage de
référence de pharmacologie vétérinaire
en langue française. De tels ouvrages existent en langue
anglaise. Ils sont consacrés soit à la pharmacologie
vétérinaire dans sa globalité, soit à
une portion restreinte par espèce ou groupe d'espèces
ou par organe ou fonction-cible. : Il existe aussi des guides
de thérapeutique vétérinaire, la plupart
étant des traductions d'ouvrages étrangers.
Pour ces ouvrages, voir ici
et la.
P. A. : Quelles sont les modalités de délivrance
des médicaments vétérinaires ? M. G. : La prescription des médicaments vétérinaires
obéit exactement aux mêmes règles que
le médicament destiné à l'homme. Ordonnances,
et ordonnances sécurisées, sont exigibles dans
les mêmes conditions. A la différence des médecins,
les vétérinaires peuvent cependant délivrer
eux-mêmes le médicament vétérinaire,
ce qui représente d'ailleurs une part non négligeable
du chiffre d'affaires du cabinet vétérinaire.
Les pharmaciens peuvent également délivrer des
médicaments vétérinaires, à condition
de respecter la réglementation, c'est-à-dire
de ne délivrer que sur ordonnance vétérinaire
lorsque le médicament est inscrit sur une des listes
de substances vénéneuses.
P. A. : Les pharmacies ont aussi un rayon médicaments
vétérinaires. Quelle place occupent-elles dans
la distribution des médicaments vétérinaires
? M. G. : La délivrance des médicaments
vétérinaires est assurée par les vétérinaires
à 60-65 %, par les pharmaciens à 10-15 % et
par les groupements de producteurs (animaux de production)
à environ 25 %
.Les pharmaciens sont très impliqués dans la
vente des antiparasitaires externes : 35 %,des vermifuges
canins (20 %) et équins (35%), et pour ruminants (11
%), les AINS équins (17 %), les progestatifs canins
et félins (18 %) et les médicaments homéopathiques
: 20 %. Les ventes des autres classes thérapeutiques
par les pharmaciens est inférieure à 10 %. P. A. : La vente de médicaments vétérinaires
hors vétérinaires et pharmaciens est-elle légale
? M. G. : Tous les médicaments doivent en principe
être délivrés par un vétérinaire
ou un pharmacien. Cependant, un certain nombre de spécialités
peuvent échapper à cette règle, de façon
tout à fait légale, sur dérogation accordée
par l'état. Il en est ainsi, par exemple, de nombreuses
spécialités contenant des antiparasitaires externes,
qui peuvent être commercialisées dans les Grandes
ou Moyennes surfaces, ou dans les animaleries. Lorsque le
conseil à la délivrance, et les indications
portées sur le produit sont insuffisants, les conséquences
peuvent être assez graves. On estime ainsi que près
de 800 chats sont intoxiqués par an, en France, par
des produits à base de pyréthrinoïdes,
la perméthrine notamment. P. A. : Quelle est la place des médicaments
homéopathiques en pratique vétérinaire
? M. G. : Elle représente une part relativement
faible en médecine vétérinaire : pour
l'année 2000, elle s'élevait à 18 MF
en sur un chiffre d'affaires total de 5 milliards, soit 0,36%. P. A. : Le vétérinaire a-t-il parfois
recours à des médicaments à usage humain
? M. G. : Le vétérinaire est désormais
tenu réglementairement de n'utiliser que des spécialités
vétérinaires ayant une AMM pour l'espèce
et pour l'indication considérées. Néanmoins,
si une telle spécialité n'existe pas, le principe
dit " de la cascade ", édicté au plan
européen, s'applique : le vétérinaire
doit alors avoir recours en priorité à une spécialité
autorisée dans la même espèce mais pour
une autre indication, ou à défaut dans une autre
espèce animale, ou enfin, à défaut, il
peut utiliser un médicament à usage humain. P. A. : Y a-t-il des études cliniques, contre
placebo par exemple, de l'efficacité et de la tolérance
de médicaments vétérinaires ? M.G. : Les médicaments vétérinaires
sont désormais évalués avec un niveau
d'exigence, concernant son efficacité et son innocuité,
tout à fait comparable à celui du médicament
à usage humain. Les essais cliniques doivent être
menés dans le respect des Bonnes Pratiques, et ils
se font toujours, selon les cas, contre placebo et/ou contre
substance de référence. La procédure
d'évaluation en aveugle est également recommandée
(c'est d'ailleurs d'emblée un " double aveugle
", le patient ignorant évidemment quel type de
substance on lui administre !). P. A. : Quels sont les médicaments ou produits
utilisés, légalement ou non, pour accélérer
la croissance et le développement musculaire des animaux
? M. G. : Les promoteurs de croissance peuvent être
regroupés en cinq classes principales :
- Les stéroïdes sexuels, avec notamment les
androgènes comme la trenbolone ou la nandrolone,
et les estrogènes (sauf les stilbènes), sont
autorisés sous certaines conditions dans certains
pays, comme les Etats-Unis, chez les animaux de production.
Ils ne sont autorisés en France qu'à des fins
thérapeutiques chez les animaux de compagnie.
- Les béta2-agonistes, comme le clenbutérol
ou le cimatérol, administrés par voie orale
mélangés à l'aliment à forte
dose, sont également interdits en Europe chez les
animaux d'élevage.
- L'hormone somatotrope et d'autres peptides hormonaux comme
la thyrolibérine. Un moratoire prolongé les
interdit aussi en Europe chez les animaux de production.
- Les thyréostatiques, quatrième groupe, sont
interdits en élevage dans tous les pays.
- Finalement, seul le cinquième groupe, représenté
par les antibiotiques, fait l'objet d'autorisations strictement
encadrées dans les pays européens.
P. A. : La réglementation (et les contrôles)
concernant le dopage (chevaux) sont-ils les mêmes que
chez sportifs? M. G. : La réglementation est exactement la
même, et les contrôles sont systématiques,
dans la plupart des compétitions de haut niveau, depuis
bien plus longtemps que dans la plupart des sports chez l'homme.
Les prélèvements sont envoyés dans des
laboratoires, en France ou à l'étranger, qui
obéissent à des contrôles qualité
drastiques, dont les exigences sont strictement comparables
à ce qui est fait chez l'homme. P. A. : Des médicaments psychotropes sont-ils
utilisés en médecine vétérinaire
par exemple pour réduire l'agressivité ? M. G. : La chimiothérapie des troubles du comportement
est en plein essor actuellement en médecine vétérinaire.
Le niveau de connaissances et la masse d'études contrôlées
disponibles restent néanmoins très largement
inférieurs à ce qui est accessible pour les
médicaments à usage humain. Les espèces
concernées sont principalement le chien et le chat.
Deux molécules, la sélégiline (IMAO-B)
et la clomipramine (inhibiteur de la recapture des catécholamines),
disposent même d'AMM vétérinaires, avec
des indications de ce type. P. A. : Combien y a-t-il d'heures de cours de pharmacologie
durant les études à l'ENVN ? M. G. : A l'Ecole Vétérinaire de Nantes,
l'enseignement de pharmacologie est bien structuré.
Il représente environ 72 h de cours théoriques
: 18 h de pharmacologie générale, 6 h de pharmacocinétique,
20 h sur les anti-infectieux et antiparasitaires et 28 h sur
les modificateurs des grandes fonctions. Il faut ajouter à
cela les enseignements dirigés et pratiques et 20 h
de thérapeutique. Par ailleurs, les étudiants
reçoivent également un enseignement de législation
sur la pharmacie vétérinaire et sur l'évaluation
et l'enregistrement du médicament vétérinaire.
L'ensemble est dispensé dans le deuxième cycle
d'études vétérinaires. Un troisième
cycle court professionnel est également proposé
aux étudiants qui se destinent aux métiers de
l'industrie du médicament vétérinaire. P. A. : J'invite les responsables de l'organisation
des études médicales à regarder votre
réponse concernant l'enseignement de la pharmacologie.
Enfin, dernière question, où en sont la pharmacovigilance
et la toxicovigilance vétérinaires? M. G. : La pharmacovigilance vétérinaire
officielle est toute jeune en France, puisqu'elle a été
introduite par un décret datant de 1999, dont la mise
en application effective s'est faire en 2001. Elle est organisée
de façon très comparable à la pharmacovigilance
des médicaments à usage humains : deux Centres
de Pharmacovigilance Vétérinaire (l'un à
l'ENV Nantes et l'autre à l'ENV Lyon), et une Commission
Nationale de Pharmacovigilance Vétérinaire.
La seule différence notable réside dans l'objet
même de la pharmacovigilance : elle se rapporte non
seulement aux effets indésirables des médicaments
vétérinaires chez l'animal, mais aussi chez
l'homme pouvant être en contact avec le produit, et
elle sera bientôt étendue au défaut d'efficacité,
au suivi des résidus chez les animaux destinés
à la consommation humaine et aux risques pour l'environnement.
Les retombées en seront donc très importantes,
dès l'instant que les professionnels concernés
auront pris l'habitude de déclarer systématiquement
tout problème rencontré. Il s'agit des vétérinaires
mais aussi des pharmaciens et des médecins, par l'intermédiaire
des Centres Antipoisons et des Centres de Pharmacovigilance. L'Ecole Nationale Vétérinaire de Nantes héberge
les deux structures, le Centre AntiPoison Animal de l'Ouest
(CAPA-Ouest), et le Centre de Pharmacovigilance Vétérinaire
de l'Ouest (CPVO), qui répondent 24h/24 à tout
appel à un numéro unique, le 02 40 68 77 40.
Ces deux services sont rattachés à l'Unité
de Pharmacologie et Toxicologie, dans laquelle travaillent
6 enseignants-chercheurs et 2 vétérinaires spécialisés.
Dans leurs domaines respectifs, l'activité de ces centres
se développe sur les trois axes classiques en matière
de risque : identification, évaluation, et aide à
la gestion. Le Centre AntiPoison Animal répond gratuitement à
tout appel, qu'il provienne d'un particulier ou d'un professionnel
de la santé humaine ou animale, concernant une intoxication
ou une suspicion d'intoxication chez l'animal. Sa principale
mission bien entendu relève de l'aide au diagnostic
et du conseil sur la conduite à tenir. Mais il permet
aussi de collecter des informations statistiques sur les causes
d'intoxication et de mieux communiquer sur leur prévention
et sur leur gestion. Les espèces concernées
par les appels sont le chien (55 %), le chat (24 %), les animaux
de production (14 %), le cheval (3 %), les " nouveaux
animaux de compagnie " (1 %), l'homme (1,5 %), la faune
sauvage (1,5 %). Les toxiques en cause sont les pesticides
(41 %), les médicaments vétérinaires
(25 %), les médicaments humains (9 %), les polluants
et produits ménagers (9%), les plantes (13 %), l'alimentation
et divers autres( 3 %).
Le Centre de Pharmacovigilance vétérinaire de
l'Ouest traite les appels des professionnels de la santé
concernant les médicaments vétérinaires.
En collaboration avec le Centre de Pharmacovigilance vétérinaire
de Lyon, et sous l'égide de l'Agence Française
de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA),
il participe à la collecte des informations concernant
les effets indésirables des médicaments vétérinaires,
qu'ils surviennent chez l'animal ou chez l'homme susceptible
d'y être exposé. Pour les mêmes raisons
qu'en Pharmacovigilance des médicaments destinés
à l'espèce humaine, il est particulièrement
important que tous les professionnels de la santé humaine
et animale soient sensibilisés à l'intérêt
de déclarer tout effet indésirable constaté.
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