Effets d'un seul
médicament
Chaque effet est caractérisé
par son intensité et sa durée. Effet en fonction
de la dose L'effet bénéfique ou toxique
d'un principe actif a une intensité qui dépend de la dose
administrée et par conséquent de sa concentration plasmatique
ou tissulaire. Si l'on trace une courbe effet/dose, la dose
étant exprimée en échelle logarithmique, on obtient une courbe
sigmoïde qui montre que jusqu'à une certaine dose aucun effet
n'apparaît (AB) puis que l'effet augmente avec la dose (BD)
jusqu'à atteindre un effet maximum ou plateau (E). La dose
qui donne 50% de l'effet maximum s'appelle la dose efficace
50 (DE 50).
Effet d'un médicament en fonction de
la dose Les accidents allergiques
ou anaphylactiques sont dits non dose-dépendants. L'expression
"non dose-dépendant" signifie que chez une personne sensibilisée
à une substance un accident peut survenir lors de l'administration
d'une quantité minime de cette substance, par exemple un choc
anaphylactique au tout début de la perfusion intraveineuse
d'un médicament auquel le malade est sensibilisé. En réalité,
ces accidents sont aussi dose-dépendants, mais surviennent
chez certains sujets à des doses considérées comme normales,
voire extrêmement faibles. On sait en effet que l'on peut
réduire la dose d'une substance de telle manière que même
les sujets sensibles n'y réagissent plus: c'est le principe
des explorations allergologiques où l'on commence par des
doses extrêmement faibles. Le traitement homéopathique
(Hahnemann, 1755-1843) apparaît comme une exception à cette
règle générale que pour agir un médicament doit être présent
dans l'organisme. En effet, d'après la loi des dilutions infinitésimales,
les remèdes homéopathiques sont efficaces à des dilutions
"infinies" où, théoriquement, ils ne contiennent plus de molécule
provenant de la substance initiale. Les homéopathes admettent
que la substance de départ a transmis certaines propriétés
particulières au solvant qui est dit "dynamisé". Par exemple,
une préparation 15 CH
(15ième Centésimale Hahnemannienne) correspond à un facteur
de dilution de 1/1030
et ne doit plus guère contenir de molécules de la substance
de départ. Différents types
de courbes effet/dose Selon la nature des principes
actifs, on obtient diverses courbes effet/dose. La figure
2 représente les courbes de trois médicaments différents M1,
M2 et M3 Exemples de courbes dose/effet
- M1 est plus efficace
que M2, c'est-à-dire agit à doses plus faibles;
- M2 est moins efficace
que M1 mais en augmentant la dose, on peut obtenir un effet
maximum identique.
- Lorsque deux
médicaments M1 et M2 donnent des courbes parallèles,
on peut penser qu'ils agissent par un mécanisme similaire.
La preuve de l'existence d'un mécanisme d'action similaire
peut être apportée par l'emploi d'antagonistes spécifiques.
- Le choix entre
M1 et M2 dépendra du rapport efficacité/ tolérance de
chacun. M1 sera utilisé à doses plus faibles que M2
pour obtenir le même effet mais si M2 est mieux toléré,
il peut être préféré à M1.
- M3 commence à
agir à faible dose mais l'effet augmente peu lorsque la
dose augmente et l'effet maximum obtenu est plus faible
que celui de M1 et M2.
Il est évident que ce
type de courbes est obtenu chez l'animal ou sur des organes
isolés car chez l'homme il est, le plus souvent, difficile
d'atteindre sans risque la dose donnant l'effet maximum et
de répéter les administrations afin d'obtenir les points nécessaires
pour tracer les courbes. Courbes effet/dose
et antagonistes On utilise les courbes
effet/dose pour la recherche de molécules antagonistes ou
inhibitrices. On appelle antagoniste toute substance qui diminue
ou supprime un ou plusieurs effets d'une autre molécule. En
présence de l'antagoniste, la courbe effet/dose est soit simplement
décalée soit modifiée. Influence des antagonistes sur la courbe
effet/dose Dans ce type d'expérience,
l'antagoniste est présent à une concentration fixe. On augmente
progressivement les concentrations de l'agoniste M1
et on constate soit un décalage de la courbe qui reste
parallèle à celle de M1 - on dit qu'il s'agit d'un antagoniste
compétitif, AC - soit une modification de la courbe qui n'est
plus parallèle à A - on dit qu'il s'agit d'un antagoniste
non compétitif, ANC. Dans les deux cas, en présence d'un antagoniste,
il faut des doses plus élevées de M1 pour atteindre l'effet
obtenu en son absence. En pratique on ne se contente
pas de cet aspect qualitatif pour préciser le type d'effet
inhibiteur d'un médicament, on utilise des méthodes quantitatives
dérivant de celles qui sont employées en enzymologie. Effets multiples
d'un même médicament Assez souvent, la même
molécule possède, à côté de son effet principal, des effets
accessoires souvent indésirables. Par exemple, un antihistaminique
peut être sédatif ou atropinique; les antidépresseurs tricycliques
sont pour la plupart atropiniques, ce qui n'est pas nécessaire
à l'effet antidépresseur mais entraîne des effets indésirables
comme une sécheresse de la bouche, une constipation, etc.
Lorsque le même médicament
a deux ou plusieurs effets différents, ceux-ci peuvent être
obtenus à des concentrations tissulaires identiques ou différentes.
Effets multiples d'un même médicament Si l'on admet qu'un médicament
M a des effets E1 et E2: si E1 est un effet recherché et E2
un effet indésirable, tout effet bénéfique de E1 sera accompagné
de l'effet indésirable E2, car l'un et l'autre sont obtenus
à des concentrations presque identiques. C'est le cas de la
plupart des anticancéreux et, faute de mieux, on accepte le
compromis. Si l'on admet que le médicament
M a un effet E1 bénéfique et un effet E3 indésirable, l'effet
bénéfique E1 ne doit pas être accompagné d'effet indésirable
E3, car celui-ci n'apparaît qu'à doses très élevées. C'est
par exemple le cas du paracétamol qui ne donne une atteinte
hépatique grave qu'à des doses conduisant à des concentrations
très supérieures à celles que l'on observe lorsqu'il est pris
à posologie normale. Effet en fonction
du temps Début de l'effet
Fréquemment, le délai
d'apparition de l'effet dépend de la voie d'administration.
Par exemple, un antagoniste adrénergique a1
donne une chute immédiate de la pression artérielle après
administration intraveineuse, une chute retardée après administration
orale. Ce délai est d'origine pharmacocinétique et correspond
au temps nécessaire au médicament pour atteindre ses cibles.
Parfois l'effet apparent
est retardé quelle que soit la voie d'administration. En général,
dans ce cas, le délai n'est pas d'origine pharmacocinétique,
le médicament a atteint sa cible mais l'effet n'apparaît pas
pour autant immédiatement. C'est le cas des antidépresseurs
tricycliques : même en administration intraveineuse, l'effet
antidépresseur n'apparaît qu'en une à trois semaines et ceci
à condition de l'administrer quotidiennement pendant l'intervalle
Administration intraveineuse : Effet
immédiat Administration per os : Effet retardé
Effet retardé Durée de l'effet
En règle générale, l'effet
d'un médicament persiste tant que le médicament ou son métabolite
actif est présent dans l'organisme à une concentration suffisante.
Dans certains cas, l'effet
du médicament persiste alors que lui-même ou son métabolite
actif ne sont plus détectés dans le sang mais sont présents
au niveau de certains sites. Il s'agit le plus souvent de
médicaments qui inhibent irréversiblement certaines enzymes
et dont l'effet dure jusqu'au renouvellement de l'enzyme.
C'est le cas d'inhibiteurs de la pompe à protons comme l'oméprazole,
de certains inhibiteurs de la monoamine oxydase. C'est aussi
le cas de l'aspirine qui inhibe les cyclooxygénases plaquettaires
par acétylation irréversible; il faut attendre le renouvellement
des plaquettes pour retrouver l'activité initiale. En règle générale, on
cherche à obtenir des médicaments ayant une longue durée d'action
- éventuellement par des formes à libération prolongée - pour
réduire la fréquence de leur administration. Toutefois, ce
qui est habituellement un avantage peut devenir un inconvénient
lorsque le médicament considéré est à l'origine d'un effet
indésirable grave car il n'est plus possible, en urgence,
de soustraire l'organisme à son effet. Ainsi, avant de prescrire
un médicament à très longue durée d'action il faut envisager
ce que l'on pourrait faire s'il était à l'origine d'un effet
indésirable grave. Effets observés à
l'arrêt ou à l'élimination du médicament
- Lorsqu'un médicament
est arrêté dans de bonne conditions, après guérison, les
effets liés à son arrêt sont négligeables ou imperceptibles.
- Lorsqu'un médicament
efficace est arrêté trop tôt, il y a poursuite ou aggravation
de la maladie traitée.
- Lorsque un médicament
même efficace, à l'origine d'un effet indésirable plus grave
que la maladie elle-même, est arrêté, on observe une amélioration
de l'état du malade.
- Lorsque l'arrêt
d'un médicament entraîne une exacerbation de certains symptômes,
on parle de phénomène de rebond. On peut observer à l'arrêt
de certains médicaments antihypertenseurs une élévation
de la tension artérielle à des valeurs plus élevées qu'avant
traitement.
- Lorsque l'arrêt
d'un médicament comme la morphine, ou le plus souvent d'une
drogue comme la cocaïne, entraîne un besoin impérieux, voir
irrépressible, incontrôlable, de le reprendre, on parle
de dépendance ou addiction. On distingue schématiquement
:
- une dépendance
psychique, appelée aussi assuétude, qui est le désir
ou le besoin impérieux de continuer à prendre le médicament
ou la drogue pour retrouver les sensations qu'il donne.
- une dépendance
physique ou syndrome de sevrage ou d'abstinence, caractérisée
par l'apparition de symptômes physiques parfois extrêmement
marqués et généralement opposés à ceux que donnait le
produit arrêté. Ces réactions s'expliquent par la rupture
de équilibre établi: l'organisme s'adapte en s'opposant
à certains effets du médicament dont l'arrêt brutal
crée un déséquilibre transitoire, en sens opposé. Ainsi,
l'arrêt brutal d'un médicament sédatif peut entraîner
un état d'excitation transitoire, voire même des convulsions.
La morphine donne un myosis, son arrêt après utilisation
prolongée et à doses élevées donne une mydriase.
Effet opposé lors de l'arrêt d'un médicament
- L'intensité
de l'addiction, dépendance psychique et physique, dépend
du produit utilisé et est d'autant plus grande que la
quantité prise est élevée, que la durée de consommation
s'est prolongée et que la demi-vie du produit est courte
car c'est la diminution rapide de sa concentration dans
l'organisme qui est à l'origine de l'état dysphorique.
- La reprise du
produit fait disparaître l'état de besoin et les symptômes
physiques. Lorsque la prise d'un produit B chimiquement
différent d'un produit A à l'origine de la dépendance,
supprime l'état de besoin on parle de dépendance croisée.
L'utilisation de la méthadone à la place de la morphine
en est un exemple.
- L'administration
d'un antagoniste de la substance à l'origine de la dépendance,
comme la naloxone à un morphinomane, entraîne un état
de manque immédiat.
- Les mécanismes
à l'origine de la dépendance physique et psychique sont
complexes et apparemment différents.
- Les substances
provoquant une dépendance physique agiraient au niveau
du Locus ceruleus en inhibant l'adénylcyclase, ce qui
diminuerait la concentration d'adénosine monophosphate
cyclique (AMPc). À l'arrêt brutal de la prise, c'est-à-dire
à la levée de l'inhibition, les mécanismes compensateurs
l'emportent, entraînant une hyperstimulation des neurones
du Locus ceruleus.
- Les substances
entraînant une dépendance psychique agiraient sur le système
dopaminergique mésolimbique qui se projette sur le Nucleus
accumbens. La dopamine joue un rôle dominant dans les
mécanismes de la récompense.
- L'apparition
d'un état de dépendance dépend des individus: certains
présentent une vulnérabilité particulière et peuvent devenir
dépendants dès la ou les premières prises d'une drogue
alors que d'autres ne le deviendront pas ou même éprouveront
une réaction d'aversion à son égard. Cette susceptibilité
particulière dépend de facteurs génétiques non encore
déterminés et de facteurs environnementaux. Le stress,
sans doute par l'intermédiaire de la libération de glucocorticoïdes,
favorise l'installation d'un état de dépendance vis-à
vis des drogues.
- A la notion
de dépendance il faut opposer la notion de répulsion ou
d'aversion, beaucoup moins bien connue que la précédente.
Si on offre à un animal le choix entre une boisson contenant
de la chlorpromazine et de l'eau distillée, il préférera
l'eau distillée. Par contre, si on lui présente une boisson
à base de cocaïne, il en consommera jusqu'à en mourir
(dépendance).
Variation de l'effet
après administrations répétées L'effet d'un médicament
M1 administré d'une manière répétée à la même dose et dans
les mêmes conditions peut rester inchangé, diminuer ou augmenter.
Effet inchangé C'est le cas le plus fréquent
: l'effet du médicament reste identique lorsqu'il est administré
d'une façon répétée.
Effet inchangé Effet diminué Lorsque l'effet obtenu
décroît progressivement au cours d'administrations successives
et rapprochées, on dit qu'il y a tachyphylaxie. La tachyphylaxie évoque la libération et l'épuisement
progressif des réserves d'un produit endogène actif, libéré
sous l'effet du médicament. C'est le cas, par exemple, de
l'éphédrine qui libère des catécholamines.
Effet diminué : tachyphylaxie Lorsque l'effet obtenu
décroît au cours d'une administration chronique, on parle
de tolérance ou encore d'accoutumance, par exemple tolérance
à la morphine chez le morphinomane qui utilise des doses de
plus en plus élevées pour compenser la perte de son efficacité.
Il faut remarquer que le mot tolérance peut être utilisé dans
un sens différent : celui d'absence d'effet néfaste et on
parle de bonne tolérance, de bien toléré.
Effet diminué : tolérance Effet augmenté Ce cas est assez exceptionnel
et résulte en général de l'accumulation du médicament dans
l'organisme en raison par exemple de l'apparition d'une saturation
d'un processus d'inactivation. Rapport efficacité/toxicité
en fonction de la dose Comme, d'une manière générale,
l'augmentation des doses augmente à la fois l'efficacité et
la toxicité, il faut tenir compte du rapport efficacité/toxicité
en fonction de la dose. Cette courbe montre qu'il existe une
dose optimum. En pharmacologie clinique, il est difficile
de tracer de telles courbes, mais le souci de prescrire la
dose minimum efficace doit être toujours présent à l'esprit
du médecin. Rapport efficacité / toxicité en fonction
des doses La figure ci-dessus montre
qu'à faible dose, inférieure à A, le médicament est peu efficace
et qu'à une dose supérieure à C il devient toxique. L'optimum
se situe entre A et C. Différences interindividuelles
On considère que les effets
des médicaments - qu'ils soient bénéfiques ou indésirables
- sont globalement semblables lorsqu'ils sont prescrits à
la même posologie et dans les mêmes circonstances à des individus
ayant les mêmes caractéristiques, sexe, poids, âge etc. En réalité il existe des
différences de réponses aux médicaments selon les individus;
lorsque ces différences sont faibles, on les néglige; lorsqu'elles
sont suffisamment importantes pour avoir des conséquences
décelables chez les malades, on doit les prendre en compte.
Les différences interindividuelles
sont soit d'origine pharmacocinétique et sont liées à des
différences de métabolisme des médicaments (absorption, biotransformations,
élimination) conduisant à des concentrations différentes au
niveau des cibles, soit d'origine pharmacodynamique se manifestant
par une réponse différente des cibles à des concentrations
similaires. Ces différences interindividuelles
reposent généralement sur des différences de structure et
d'activité de protéines impliquées soit dans le métabolisme
du médicament, soit dans l'activité de ses cibles. Ces différences
peuvent être soit acquises et sont de type environnemental
(maladie, vieillissement, alcoolisme, tabagisme, toxicomanie
etc...) soit, le plus souvent, constitutives de l'individu
et sont d'origine génétique et transmissibles à la descendance.
La comparaison du métabolisme et des effets des médicaments
chez des jumeaux vrais et des faux jumeaux permet de différencier
l'influence des facteurs environnementaux de celle des facteurs
génétiques. La partie de la pharmacologie qui étudie ce dernier
type de différences s'appelle la pharmacogénétique. L'étude
de la transmission héréditaire de ces particularités dépasse
le cadre de cet ouvrage. Il existe de nombreux
exemples de différences de type pharmacocinétique d'origine
génétique comme l'hydrolyse de la succinylcholine par les
pseudocholinestérases, l'acétylation de l'isoniazide par les
N-acétyltransférases, l'oxydation de divers médicament par
les cytochromes P-450. Parmi les différences
d'origine pharmacodynamique, on peut citer la résistance à
l'insuline, la sensibilité aux effets arythmogènes de certains
médicaments chez les personnes présentant le syndrome du QT
long à l'électrocardiogramme. La connaissance de ces
différences, qu'elles soient acquises ou constitutives, de
type pharmacocinétique ou pharmacodynamique, et en pratique
ceci est généralement intriqué, peut être utile pour choisir
un médicament ou adapter sa posologie.
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Extrait de "Les médicaments" 3ème édition - P. Allain
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