Plantes toxiques, plantes médicinales et phytothérapie
| Auteur : Professeur Jean Bruneton |
Date : 15-3-2003 |
Interview de Jean Bruneton, Professeur à la Faculté
de Pharmacie, Université d'Angers, par Pierre Allain
P. A. : Les médicaments d'origine végétale
passent dans l'esprit de beaucoup de gens pour n'être
pas toujours très efficaces mais être au moins
bien tolérés parce que naturels et faisant partie
de la médecine "douce". Cette confiance en
la nature n'est-elle pas un peu aveugle et parfois dangereuse
? J. Bruneton : Bien sûr, quelques plantes peuvent
tuer, comme certains champignons. Pour situer les choses il
faut rappeler qu'environ 5 % des appels qui parviennent aux
centres antipoison concernent des incidents et des accidents
impliquant un végétal et 80 % d'entre eux s'observent
chez l'enfant de moins de six ans. Heureusement, dans leur
immense majorité ils sont sans conséquences
et quand il y en a elles sont, une fois sur deux, seulement
de type digestif. Cela s'explique assez facilement: la majorité
des espèces de notre environnement sont peu nocives;
leur texture, leur goût dissuadent l'être humain
d'en ingérer des quantités suffisantes pour
qu'une éventuelle toxicité s'exprime. P. A. : Oui, en général ce n'est
pas très grave mais parfois ça l'est. Quand
un enfant, puisque c'est de lui qu'il s'agit le plus souvent,
a ingéré une partie d'une plante il faut identifier
cette plante et savoir si la partie ingérée
est toxique ou non . Cela ne paraît pas facile
J. B. : La partie de la plante habituellement en cause
est le fruit car beaucoup plus tentant pour l'enfant
Il est parfois difficile de savoir à quelle plante
se rattache ce fruit et d'avoir une idée de la quantité
ingérée. La toxicité peut même
dépendre de la manière dont le fruit a été
ingéré, s'il a été croqué
ou non; ceci est particulièrement bien illustré
par l'if dont le fruit, rouge, attire les enfants. L'ingestion
du fruit de l'if est généralement sans conséquences
bien que la graine, située au centre du fruit, renferme
des substances mortelles. Cette graine, très dure,
n'est pas altérée lors de son passage dans le
tube digestif, a moins qu'elle n'ait été au
préalable croquée, ce qui libère les
substances toxiques et permet leur absorption digestive. Il
en est de même des feuilles qui, mâchées,
libèrent les substances qu'elles contiennent. Ces considérations
montrent la difficulté d'évaluation de certaines
situations en cas de suspicion d'ingestion d'un produit végétal
toxique et la nécessité de contacter un centre
antipoison qui prendra en considération l'ensemble
des données. Voir la liste des Centres antipoison en
France, en
Belgique et enfin le centre
antipoison animal.
P. A. : En plus de l'if, quelles sont les plantes
qui sont le plus souvent à l'origine d'accidents chez
l'enfant ? J. B. : La curiosité conduit le très
jeune enfant à porter à la bouche ce qui est
dans son environnement immédiat, par exemple les plantes
d'appartement. Un peu plus tard, au jardin ou dans la campagne,
il peut lui arriver de récolter feuilles et fruits
pour jouer (à faire la cuisine, par exemple).
Dans nos régions de l'ouest européen parmi les
plantes d'appartement toxiques il faut mentionner le dieffenbachia
(une grande plante à feuilles panachées), très
irritant pour les muqueuses. C'est vraiment une espèce
à exclure de l'environnement des jeunes enfants. A
l'extérieur ce sont les fruits qui sont le plus souvent
en cause : arum (agressif pour la bouche et le tube digestif),
morelles, laurier-cerise, troène, cytise, gui, redoul,
etc. P. A. : On a beaucoup parlé de l'enfant,
qu'en est-il de l'adulte ? J. B. : Dans le cas de l'adulte, l'ingestion de la
plante est délibérée : dans quelques
cas, tout à fait exceptionnels, il sait que la plante
est toxique et l'utilise dans un but suicidaire. Mais dans
la majorité des cas, persuadé que l'espèce
végétale ramassée ne présente
aucun danger, il va l'utiliser dans un but alimentaire ou
thérapeutique après avoir parfois commis une
erreur d'identification de l'espèce. P. A. : Pouvez-vous donner des exemples d'erreurs
provenant d'une confusion entre une espèce végétale
toxique et non toxique ? J. B. : Dans le domaine alimentaire on peut citer
bulbes de tulipes confondus avec des oignons, coloquintes
confondues avec des courgettes, etc. Carottes sauvages, céleri
ou panais, perçus comme "naturels" et sains,
se révèlent (hélas parfois à l'autopsie)
être une ciguë aquatique ou une nanthe safranée.
En 2002, en Autriche et en Croatie, deux personnes sont décédées
pour avoir assaisonné leur repas d'un "ail"
qui s'est révélé être du colchique
Dans le domaine "médicinal", l'ignorance
conduit à confondre les feuilles de consoude ou de
bourrache avec celles de la digitale, ou à préparer
une infusion d'eucalyptus avec des feuilles de
laurier-rose
! etc.
Notons par ailleurs que l'adhésion inconditionnelle
aux "traditions" peut, tout aussi bien que l'ignorance,
entraîner des effets néfastes : un certain nombre
de pratiques peuvent, de fait, se révéler avoir
des conséquences désastreuses (instillations
nasales de jus de concombre d'âne, applications locales
d'ail frais, etc.). P. A. : Il n'est pas possible de tout dire
ici et les personnes qui voudraient avoir plus d'informations
sur les plantes toxiques peuvent les trouver dans l'ouvrage
Plantes
toxiques : végétaux dangereux pour l'Homme et
les animaux (2° Edition).
P. A. : Nous venons de survoler l'aspect toxique
des plantes, nous pouvons aborder maintenant leur aspect bénéfique,
thérapeutique. Il y a un intérêt certain,
voire un engouement , pour la phytothérapie. Qu'en
pensez-vous ? J. B. : C'est vrai depuis plusieurs années.
Et cet intérêt est amplifié par la connotation
"naturelle" des plantes. Et par le sentiment diffus
que les médicaments "chimiques" peuvent,
dans certains cas, induire plus de désagréments
que de bienfaits.
Il est vrai que, dès l'aube de l'humanité, l'Homme
a appris à cerner ce que pouvait lui apporter le règne
végétal : matériaux, fibres, mais aussi
plantes alimentaires, plantes toxiques - pour la chasse et
la guerre -, plantes "magiques" pour un usage rituel,
et bien sûr, plantes "qui guérissent".
Les mêmes pouvant d'ailleurs avoir un usage multiple
Il a même découvert comment rendre comestibles
des plantes a priori toxiques. P. A. : Sur le plan thérapeutique, si
ces plantes sont utilisées depuis si longtemps, c'est
donc qu'elles sont efficaces ? Et sans danger ? J. B. : Ce n'est pas si simple. De nombreuses substances
présentes dans les plantes, souvent toxiques - tout
est question de dose -, ont trouvé des applications
thérapeutiques (atropine, digoxine, curares, etc.).
On connaît aussi beaucoup d'exemples, sur tous les continents,
de pratiques dont on a pu, expérimentalement, vérifier
le bien-fondé. Cela étant dit, force est de
constater que le "pouvoir de guérir" des
plantes n'est, dans la plupart des cas, attesté que
par la tradition - et la tradition n'a pas force de preuve
-, éventuellement par des observations anecdotiques,
lesquelles ne constituent pas non plus une preuve indiscutable.
La plupart des espèces d'usage courant n'ont fait l'objet
d'aucune évaluation rigoureuse.
Heureusement, les espèces "médicinales"
d'usage courant sont souvent pas ou peu toxiques. Attention
toutefois : les capacités d'observation des générations
qui nous ont précédés leur ont permis
d'écarter les espèces toxiques en aigu ; elles
ne les ont que très rarement conduit à déceler
une toxicité chronique. Des plantes vantées
par les "anciens" se sont révélées
hépatotoxiques, voire cancérigènes. Sans
compter que certaines formes d'emplois (poudres de plantes
par exemple) n'ont strictement rien à voir avec les
modes ancestraux d'usage
Ce qui peut révéler
des surprises. P. A. : Faut-il conclure de vos propos que
l'intérêt des plantes est limité, voire
que leur usage doit être abandonné ? J. B. : Non. Absolument pas. Il faut simplement éviter
tout manichéisme. Il n'y a pas d'un côté
le naturel inoffensif et le chimique diabolique. Il n'est
plus l'heure, pour les professionnels de santé, de
refuser de savoir et de condamner sans appel des pratiques
qu'un nombre croissant de leurs patients privilégient.
Ce qu'il faut, sans aucun doute, c'est se poser les bonnes
questions : existe-t-il des données factuelles permettant
d'évaluer le bénéfice que l'on peut retirer
de l'utilisation des plantes ? et pour quels risques ? Dispose-t-on
de données cliniques solides qui permettent de considérer,
dans un contexte précis, le recours aux médicaments
à base de plantes comme l'un des choix possibles ?
P. A. : Des études cliniques rigoureuses
ont-elles apporté des réponses à vos
interrogations ? J. B. : Oui, dans un certain nombre de cas, mais la
qualité méthodologique n'est pas toujours au
rendez-vous. Or, la seule façon d'évaluer un
médicament est de le faire dans des conditions de rigueur
optimales : les plantes ne sauraient échapper à
cette règle.
Sous réserve de cette évaluation minimale, donc
d'une bonne appréciation de la balance entre les bénéfices
et les risques, la phytothérapie peut permettre d'ajuster
les moyens aux enjeux. Pour les pathologies du quotidien,
s'il s'avère qu'une plainte d'insomnie ou une colopathie
fonctionnelle est corrigée par un médicament
à base de plante, pourquoi se priver de cette option ?
Une réserve malgré tout, à l'attention
des inconditionnels de l'automédication : en différant
un diagnostic et la mise en place d'une thérapeutique
efficace et reconnue, cette automédication peut avoir
des conséquences graves. Il est utile, pour le consommateur,
de s'entretenir de tout cela avec un praticien de santé. P. A. : Sous quelles présentations trouve-t-on
les plantes médicinales aujourd'hui ? La présentation
en gélule n'a t-elle pas remplacé l'infusion
?. J. B. : Il faut distinguer l'utilisation, comme matière
première, par l'industrie pharmaceutique, c'est-à-dire
l'obtention, par extraction et transformation éventuelle,
de substances médicamenteuses, et l'utilisation de
"médicaments à base de plantes" :
plantes en vrac pour infusion, infusettes, gélules
de poudre de plante, gélules d'extraits, etc. Sans
oublier que l'industrie pharmaceutique continue de proposer
des spécialités pharmaceutiques d'extraits de
plantes normalement soumises à la procédure
normale de l'autorisation de mise sur le marché (AMM). P. A. : Vous évoquez diverses présentations,
plantes, gélules, extraits, etc. Est-on sûr de
leur qualité, de la constance de leur contenu, conditions
nécessaires à leur sécurité d'emploi
? J. B. : La question essentielle est sans aucun doute
celle de la sécurité d'emploi. La question est
d'autant plus importante que l'on peut trouver, sur le marché,
les produits les plus divers. Et l'Internet démultiplie
l'offre.
Pour s'en tenir au marché français et en dehors
des plantes en vente libre (menthe, tilleul, etc.), la réglementation
a prévu un cadre strict pour les "médicaments
à base de plantes". Ces médicaments doivent
faire l'objet d'une AMM spécifique délivrée
au terme d'une procédure "abrégée"
qui leur est propre. Si cette procédure particulière
n'exige pas d'évaluation clinique, elle garantit que
"l'usage est bien établi" et, par un dossier
analytique complet, la qualité du produit ; elle garantit
aussi qu'une évaluation toxicologique minimale a été
effectuée.
Il convient donc d'accorder la préférence à
ce type de produits ou aux médicaments à base
d'extraits dispensés dans le cadre réglementaire
général. Délivrés par les pharmaciens,
ils offrent au consommateur une garantie de qualité
et de sécurité. Sauf cas très particuliers
(sensibilité individuelle, usage abusif, etc.), ils
ne posent pas de problèmes.
Les accidents enregistrés depuis une dizaine d'années
avec des mélanges amaigrissants ont été
le fait de plantes ne figurant pas sur la liste des espèces
autorisées (et, en plus, dans ce cas, il y avait substitution
d'une espèce par une autre, toxique). Dans certains
pays, il n'est pas rare que des produits à base de
plantes soient contaminés (pesticides, métaux
lourds, etc), que leur identité ne soit pas vérifiée,
voire qu'ils soient additionnés de substances médicamenteuses
synthétiques. Attention, donc, aux offres douteuses
et aux publicités, virtuelles ou non
P. A. : Je conseille aux personnes qui s'intéressent
à la phytothérapie de lire votre
livre où ils trouveront une évaluation objective
des connaissances des plantes médicinales.
P. A. : Beaucoup de médicaments induisent
effets indésirables et interactions médicamenteuses.
Qu'en est-il pour les plantes ? J. B. : C'est une question intéressante. Il
est vrai que dans l'ensemble, les médicaments à
base de plantes induisent beaucoup moins d'effets indésirables
que les médicaments "classiques" (ou, du
moins, ces effets sont plus rarement signalés et recensés).
Là encore, prudence : en janvier 2002, et à
la suite d'une trentaine de cas d'hépatite comptabilisés
en Europe, l'AFSSAPS (Agence française de sécurité
sanitaire des produits de santé) a suspendu la délivrance
de produits contenant du kava. Ces effets indésirables
graves doivent conduire à un renforcement de la vigilance,
mais n'interdisent pas l'utilisation des plantes médicinales
en général. Effets indésirables et interactions
médicamenteuses ne compromettent en rien l'utilisation
des plantes, pas plus qu'ils n' interdisent le recours aux
médicaments classiques. Ce qu'il faut c'est savoir
qu'ils existent - on en revient à l'évaluation
et la (phyto)pharmacovigilance. L'exemple du millepertuis
est intéressant : la récente décision
des autorités compétentes d'autoriser son utilisation
par voie orale s'est accompagnée de toute une série
de dispositions concernant l'information du consommateur sur
les restrictions et précautions d'usage, les interactions,
etc. Il devient alors possible d'évaluer, dans une
situation clinique donnée, le rapport bénéfices-risques
et d'adopter une conduite appropriée.
Cela démontre à quel point il est important
que les plantes utilisées bénéficient
d'un statut légal permettant qu'une information fiable
soit portée à la connaissance de tous.
Pour finir sur cette notion d'information partagée,
il est important que les patients informent leur médecin
sur les traitements de phytothérapie qu'ils prennent
et, parallèlement, que les prescripteurs interrogent
leurs patients sur ce qu'ils sont susceptibles de consommer
et qu'ils n'ont pas toujours tendance à mentionner
spontanément. P. A. : Je rappelle que les effets indésirables
des plantes médicinales sont aussi à signaler
aux
Centres de Pharmacovigilance.
La synthèse chimique et le génie génétique
pour les protéines ayant tellement progressé,
l'industrie pharmaceutique a t-elle encore recours aux végétaux
? J. B. : Oui, l'utilisation des végétaux
comme matière première est indispensable : la
morphine n'existerait pas sans la production rationnelle de
pavots sélectionnés ; la digitoxine et la digoxine
ne peuvent pas être obtenues autrement que par extraction
; l'atropine est préparée à partir du
feuillage d'arbres cultivés en Amérique du Sud
ou en Australie ; des antitumoraux comme la vinblastine ou
la vincristine ne sont pas industriellement synthétisables.
De plus, les molécules présentes dans les plantes
se prêtent, dans les mains des chimistes, à de
nombreuses transformations. La codéine est en grande
partie produite à partir de la morphine. Une substance
présente dans des pavots, très proche de la
morphine, permet de fabriquer la buprénorphine, etc.
Notons au passage que ces modifications chimiques vont permettre
de modifier le profil pharmacologique, de diminuer la toxicité,
etc. La connaissance approfondie des molécules naturelles
et de leurs propriétés permet ensuite d'envisager
l'élaboration d'analogues. On connaît le cas
du paclitaxel et du docétaxel (des antitumoraux) :
le même précurseur, isolé des feuilles
des ifs, permet de préparer en laboratoire la molécule
naturellement présente dans les écorces de ces
arbres (le paclitaxel) aussi bien que de créer un produit
qui n'existe pas dans cet arbre (le docétaxel). P. A. : L'innovation pharmaceutique à
partir des plantes est donc encore possible ? J. B. : Oui, à partir des plantes mais aussi
à partir des organismes marins et autres. On a vu,
il y a quelques années, apparaître: un antimalarique
original, l'artéméther, de nouveaux antitumoraux
(irinotecan), et même (mais leur intérêt
semble très modeste) des molécules susceptibles
d'améliorer transitoirement l'état de certains
patients souffrant de la maladie d'Alzheimer (rivastigmine,
galanthamine). De nombreuses substances naturelles - ou leurs
dérivés - font l'objet d'études avancées
dans des pathologies diverses (cancer, maladies parasitaires,
SIDA, etc.). Et quand elles ne sont pas assez intéressantes
par elles-mêmes, elles alimentent l'imagination des
chimistes : pour ne citer qu'un exemple parmi de nombreux
autres, les anesthésiques locaux sont nés sur
le modèle de la cocaïne. P. A. : Merci pour cette vue d'ensemble actuelle
et argumentée de l'intérêt et des risques
des plantes pour l'homme.
Je conseille à tous ceux qui s'intéressent aux
aspects modernes de la phytochimie de consulter l'ouvrage
suivant
Pharmacognosie,
phytochimie, plantes médicinales 3° Éd.
Par ailleurs, je signale que les ouvrages précédemment
cités sont traduits
en espagnol et en anglais. Enfin, ceux qui désirent avoir des références
bibliographiques récentes concernant les plantes toxiques
et la phytothérapie peuvent consulter le site suivant
: http://ead.univ-angers.fr/~pharma/bruneton/
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