Médicaments : les incohérences du pouvoir politique
| Auteur : Pierre Allain |
Date : 9-1-2012 |
Le médicament est un produit commercial, comme l’atteste sa
mise sur le marché, mais cependant pas tout-à-fait comme les autres, il est
couvert par une législation particulière qui initialement visait essentiellement
à assurer la sécurité du malade. Par la suite, cette législation et son
application ont été modifiées par le pouvoir politique de connivence avec l'industrie
pharmaceutique au plus haut niveau, à l'échelle nationale, européenne et
internationale, de manière à réduire les contraintes de l’industrie
pharmaceutique. Je ne sais pas s’il y a eu conflits d’intérêt entre l’industrie
pharmaceutique et le pouvoir politique mais il y a eu du côté politique
négligence et imprévoyance des conséquences à long terme des décisions et des
habitudes prises… et maintenant il est difficile de rafistoler les choses.
La politique du générique a été une tromperie à l’échelle
internationale. Elle a été conçue pour permettre le développement d’une
nouvelle industrie à but uniquement financier sans la moindre intention
d’améliorer le service rendu au malade. Le prix du générique a été fixé artificiellement
à un niveau élevé, certes plus faible que celui du médicament de référence
correspondant, mais assurant une
rentabilité suffisante pour expliquer la ruée des laboratoires pharmaceutiques
pour occuper ce créneau. Je me suis déjà exprimé sur les conséquences néfastes
de la politique
du générique . Les médecins à qui on reproche de ne pas prescrire assez de
génériques sont en droit, en tant que citoyens, de demander des comptes au pouvoir
politique sur sa gestion de l’introduction des génériques. Voir aussi ce texte.
La politique d’octroi des AMM a été fourvoyée. Au lieu de
freiner l’octroi des AMM devenu manifestement excessif, on a créé le SMR et
l’ASMR, aboutissant ainsi à une situation paradoxale : le Ministère de la
Santé d’un côté autorise la commercialisation de médicaments et de l’autre
indique que la plupart de ces médicaments n’ont aucun intérêt pour le malade.
Les médecins sont désorientés par la sortie incessante de
nouvelles spécialités pharmaceutiques, soit à base de principes actifs anciens
déjà commercialisés sous de multiples noms, soit de principes actifs nouveaux
qui pour la plupart n’apportent pas grand-chose par rapport aux médicaments
existants, ou s’avèrent plus dangereux et nécessitent une multitude de
précautions d’emploi, ou doivent rapidement être retirés du commerce. La
co-commercialisation d’un même principe actif nouveau sous 2 noms de
spécialités différents, même si elle est légale, a pour but de berner les
médecins. Je répète ce que j’ai déjà dit, le
bombardement incessant par de nouvelles spécialités, pseudo-nouveautés et nouveautés
sans intérêt, délivrées avec ou sans ordonnance, embrouille les médecins et les
rend facilement manipulables par l'industrie pharmaceutique. On pourra
rétorquer qu’une politique plus restrictive d’attribution des AMM priverait les
malades des progrès thérapeutiques, mais encore faut-il qu’ils existent, ces
progrès, ce qui est plutôt l’exception si on en juge par les ASMR. L’AMM, sous le couvert d’un cérémonial strict et
pointilleux, manque de rigueur et conduit à la commercialisation de médicaments
sans intérêt. Ainsi par exemple, en matière d’anticancéreux, il est possible
d’obtenir une AMM pour des molécules ayant un potentiel toxique et peu
d’intérêt thérapeutique en les testant en complément de médicaments actifs déjà
commercialisés, dans des maladies rapidement mortelles, sur des critères secondaires
comme la prolongation de survie sans progression de la maladie (même si ça ne
fait rien sur la survie tout court)…puis ajouter une kyrielle de précautions
d’emploi que personne ne pourra suivre.
Quand une molécule a obtenu l’AMM, elle devient un médicament dont les
caractéristiques sont précisées dans le RCP, Résumé des Caractéristiques du
Produit. Le RCP doit être le guide de prescription du médecin. Seulement l’Etat
français ne met pas en ligne le RCP de tous les médicaments dont il a autorisé
la commercialisation. Je souligne cette anomalie depuis de nombreuses années et
on me rétorque qu’on trouve les RCP sur d’autres sources dont le Dictionnaire
Vidal, mais ce sont des sources privées non accessibles gratuitement à tout le
monde. A ma connaissance le seul recueil officiel de l’Etat français est le
« Répertoire des Spécialités Pharmaceutiques » et ce répertoire n’est
manifestement pas à jour, il ne fournit pas les RCP de tous les médicaments
commercialisés en France ou récemment retirés du commerce en le signalant
clairement dans ce cas. Les diverses mises garde faites a posteriori ne
sont pas immédiatement mises en ligne dans les RCP. L’idée, qui se dessine, d’introduire
dans le « Répertoire » des médicaments qui ont une AMM mais ne sont
pas commercialisés en France est aberrante, elle augmentera la confusion et
conduira les médecins à prescrire des médicaments non disponibles, mais il est
vrai que le « Répertoire » n’a pas été conçu comme un outil au
service des médecins ! Les médecins accusés de prescrire hors AMM
peuvent argumenter que l’Etat français ne met pas à leur disposition un recueil
fiable de RCP. Voir aussi « Prescrire hors
AMM », « Prescrire en
DCI ».
Et puis viennent les SMR et les ASMR décernés par la HAS, Haute
Autorité de Santé. La HAS est très prolifique, outre les ASMR (qui ne sont pas
joints aux RCP, sinon les médecins s’apercevraient qu’on commercialise des
médicaments qui n’apportent rien) elle produit des recommandations dont
certaines sont « cliquables », d’autres « suspendues », des
avis, des référentiels, des sécurisations, des accréditations, des évaluations,
des certifications, s’occupe du diagnostic et du traitement des maladies, des
épreuves « classantes » aux concours, bref une activité débordante. A
terme la HAS pourra assurer l’enseignement de la médecine en France et il ne
sera plus utile d’acheter des traités de médecine comme le Harrison’s ou de
lire les publications étrangères, il suffira d’attendre que la HAS les traduise
en la « position française ».
Revenons à l’industrie pharmaceutique. C’est elle, quand
elle ne s’appelait pas encore industrie mais laboratoires, qui a découvert la
quasi-totalité des médicaments que nous utilisons aujourd’hui. Il y a une
cinquantaine d’années ces multiples laboratoires indépendants avaient, autour
d’un nombre restreint de personnes, une volonté d’innovation et une grande fécondité, notamment en France.
Puis les gros laboratoires ont mangé les petits pour devenir des mastodontes
« bien organisés » mais peu féconds, aux préoccupations
essentiellement financières. Quand la réglementation fait qu’il est plus
avantageux pour l’industrie pharmaceutique
de se lancer dans la guerre des génériques, de bricoler des
pseudo-nouveautés même éphémères, on comprend qu’elle délaisse la recherche
innovante plus ardue et plus aléatoire.
Que peuvent faire les médecins, pharmaciens, infirmières noyés
sous une avalanche incessante de leurres que sont la plupart des « spécialités
nouvelles» et de « directives » en tous genres. Se contenter des divertissements politico-médiatiques qui ne manquent pas ? Demander plus
d’exigence et de rigueur dans l’octroi des AMM mais sans doute en vain car il
s’agit de décisions au plus haut niveau, à l’échelle nationale, européenne et
internationale et le compromis, pour ne pas dire la compromission, entre le
pouvoir politique et l’industrie pharmaceutique est grand ? Espérer que la
HAS limitera son ardeur à tout règlementer pour laisser un espace de liberté à
ceux qui veulent encore penser librement ?
|