Distribution tissulaire
à partir du sang
Le médicament dans
le sang Équilibre entre compartiments
A l'état d'équilibre,
à une concentration plasmatique donnée d'un médicament correspond
une concentration tissulaire déterminée, c'est-à-dire que
le sang est le reflet de ce qui se passe dans l'ensemble de
l'organisme, bien que les concentrations atteintes dans les
différents tissus soient généralement différentes. La mesure de la concentration
plasmatique permet une surveillance des traitements en évitant
les concentrations toxiques ou inefficaces, à condition que
la prise de sang pour le dosage soit effectuée à un moment
bien déterminé après l'administration du médicament pour obtenir
des résultats comparables. En toute rigueur, dans
l'équilibre plasma/tissus, il ne faudrait tenir compte que
de la fraction libre du médicament, c'est-à-dire la fraction
diffusible. Cependant, le rapport forme liée sur forme libre
est généralement constant et la mesure de la concentration
totale du médicament est suffisante pour la surveillance thérapeutique.
On a ainsi déterminé pour
un certain nombre de médicaments des concentrations plasmatiques
souhaitables, inférieures aux concentrations toxiques et suffisantes
pour être efficaces. Entre ces deux limites, on a la zone
thérapeutique. Fixation aux protéines
Dans le sang les médicaments
peuvent se fixer réversiblement aux protéines. La concentration
des protéines dans le plasma est normalement de 60 à 70 g/L.
Certaines protéines plasmatiques jouent un rôle dans la fixation
des médicaments :
- L'albumine dont
le poids moléculaire est de 68 000. Elle est formée d'une
chaîne polypeptidique avec de nombreux ponts disulfures.
Sa demi-vie est de l'ordre de trois semaines. Elle fixe
surtout les médicaments acides tels que les anti-inflammatoires
non stéroïdiens, certains hypolipémiants et les molécules
endogènes comme les acides gras, la thyroxine et l'estradiol.
Outre son rôle dans le transport de substances endogènes
et de médicaments, elle assure pour l'essentiel la pression
oncotique intravasculaire et s'oppose à la fuite hydrique
extravasculaire . En cas d'hypoalbuminurie sévère, inférieure
à 20 g/L, il est nécessaire de corriger le déficit en administrant
de l'albumine qui, pour le moment, est obtenue à partir
du sang humain.
- L'a1-glycoprotéine
acide ou orosomucoïde, très riche en glucides et en acide
sialique qui lui donnent un caractère acide. Elle fixe surtout
les molécules basiques comme la lidocaïne, la prazosine.
- Les lipoprotéines
qui fixent certains médicaments comme la chlorpromazine
et l'imipramine.
- Les immunoglobulines
comme les IgG dont la concentration plasmatique se situe
autour de 15 g par litre.
Les éléments figurés du
sang, notamment les érythrocytes lorsqu'ils fixent ou captent
certains médicaments, jouent un rôle analogue aux protéines.
La liaison médicament/protéine
dépend de plusieurs facteurs :
- L'affinité
du médicament pour les sites de liaison sur les protéines.
La fixation peut aller de 0 à près de 100%. La fixation
des anti-inflammatoires comme l'indométhacine, de certains
antidépresseurs comme l'imipramine, est supérieure à 95%.
La fixation du phénobarbital, de la théophylline est de
l'ordre de 50%. La fixation de l'isoniazide, du paracétamol
est négligeable.
- La quantité
de protéines qui peut varier en fonction de l'état physiologique
ou pathologique. Par exemple, l'immobilisation, le repos
au lit, les traumatismes, les brûlures, la grossesse, les
cirrhoses la diminuent alors que les syndromes néphrotiques,
l'anxiété l'augmentent.
- La concentration
du médicament : si un médicament est présent en concentration
suffisante pour saturer ses sites de fixation, tout nouvel
apport se passe comme si la fixation n'existait pas.
- La compétition
entre le médicament et une autre molécule :
- compétition
entre deux médicaments pour un même site, l'un peut
déplacer l'autre : l'acide salicylique déplace l'indométhacine,
le clofibrate déplace les antivitamines K. Le médicament
déplacé peut agir et donner des effets mais il est aussi
rapidement métabolisé et éliminé.
- compétition
entre un médicament et un produit endogène : les acides
gras et la bilirubine qui sont aussi fixés par l'albumine
entrent en compétition avec les médicaments acides.
La caractéristique essentielle
de la liaison des médicaments aux protéines est d'être réversible
selon la réaction suivante où M désigne le médicament, P,
la protéine et MP le médicament lié à la protéine.
- Il y a équilibre
entre la forme libre et la forme liée : lorsque la concentration
de M augmente, la réaction s'effectue dans le sens 1 et
lorsqu'elle diminue, dans le sens 2.
- Seule la forme
libre [M]
est active. Elle diffuse à travers les membranes et l'équilibre
entre les compartiments s'établit en fonction de sa concentration.
Elle est également celle qui s'élimine et est métabolisée.
- La forme liée
[MP]
peut être considérée comme un tampon, une forme de réserve
qui ne traverse pas les membranes.
- La fixation d'un
médicament aux protéines réduit sa dialysance et par conséquent
l'efficacité de la dialyse utilisée comme moyen d'épuration
au cours d'une intoxication.
Distribution tissulaire
Le médicament diffuse
dans l'ensemble de l'organisme à partir du plasma. La distribution
dépend du médicament et des tissus.
- Médicament : de
sa concentration plasmatique sous forme libre et de ses
caractéristiques physico-chimiques, en particulier de sa
liposolubilité.
- Tissu ou organe
: de l'existence de membranes spécifiques à franchir, de
l'importance de l'irrigation (débit sanguin) et de la composition
qui est à l'origine de l'affinité plus ou moins grande pour
tel produit. Ainsi le tissu cérébral riche en lipides a
une grande affinité pour les molécules liposolubles.
Ces caractéristiques expliquent
que le médicament se distribue en général d'une manière non
homogène dans les divers organes. Par exemple, la chloroquine
se trouve à une concentration 700 fois plus élevée dans le
foie que dans le plasma. Passage dans le système
nerveux central et le liquide céphalorachidien Le système nerveux central
pèse 2% du poids du corps, reçoit 16% du débit cardiaque (cerveau
: 0,5 ml sang/g/minute, muscle au repos : 0,05 ml sang/g/minute).
La substance blanche est moins bien irriguée que la grise.
En dépit de cette excellente
irrigation, un certain nombre de substances ne pénètrent pas
dans le cerveau. La membrane des capillaires cérébraux est
doublée par un tissu de soutien glial, les astrocytes, créant
ainsi une double barrière -
endothélium capillaire et membrane gliale -
peu perméable aux molécules non liposolubles. Les lésions
possibles de la barrière, en cas d'anoxie notamment, sont
susceptibles d'altérer sa perméabilité. Les molécules liposolubles
(non ionisées) et les gaz, par exemple les anesthésiques volatils,
pénètrent facilement dans le cerveau par diffusion passive.
Les molécules polaires
(ionisées) ne pénètrent pas ou peu par diffusion passive.
L'atropine, par exemple, passe, mais sa forme quaternaire
chargée positivement ne pénètre pas. La pénicilline ne pénètre
pas. Diverses substances à
caractère polaire, ions, sucres, acides aminés et même certains
peptides comme l'insuline, franchissent la barrière hémato-encéphalique
en utilisant des transporteurs endogènes. Il s'agit d'un transport
actif secondaire. On peut citer quelques uns de ces transporteurs
:
- Glut-1, transporteur
de glucose non dépendant de l'insuline, qui peut aussi faire
pénétrer certaines glycopeptides
- le système LNA
(large neutral aminoacids) qui permet l'entrée de certains
acides aminés et de médicaments ayant une structure similaire
comme la L-Dopa, le melphalan, la gabapentine, le baclofène
- des transporteurs
de peptides comme la leucine enképhaline
- des récepteurs,
comme celui de la transferrine qui est internalisé par endocytose.
Par ailleurs, certaines
substances comme la bradykinine distendent les jonctions serrées
(tight junction) intercellulaires et facilitent le passage
de diverses substances à travers la barrière hémato-encéphalique.
Le passage d'un médicament
du cerveau vers les organes périphériques est appelé redistribution.
Un médicament comme le thiopental qui est très liposoluble,
après administration intraveineuse pénètre très vite dans
le cerveau, riche en lipides et bien irrigué, où sa concentration
est rapidement maximum. Dans un deuxième temps, les autres
tissus graisseux moins bien irrigués que le cerveau fixent
le thiopental, entraînant un déplacement du produit du cerveau
vers le sang et les tissus graisseux périphériques. Cette
redistribution explique que le thiopental agit très rapidement
et que sa durée d'action est courte. Le liquide céphalorachidien
sécrété par les plexus choroïdes a un volume d'environ 150
à 200 ml. Sa vitesse de renouvellement est d'environ 0,5 ml/minute.
A l'état normal il ne contient pas de protéines. La concentration
d'un médicament qui diffuse passivement dans le liquide céphalorachidien
est, au mieux, égale à la concentration de sa forme libre
dans le plasma. Modifications de
la distribution tissulaire La distribution d'un médicament
dans certaines parties de l'organisme ou d'un tissu peut être
modifiée dans des conditions pathologiques, notamment en cas
de troubles circulatoires. La distribution peut également
être modifiée volontairement par électroporation. L'électroporation
est une technique qui consiste à soumettre les tissus à des
impulsions de champ électrique qui augmentent la perméabilité
de la membrane plasmique par ouverture de pores. On l'appelle
électrochimiothérapie lorsqu'elle est utilisée en cancérologie.
La faible pénétration des médicaments, notamment des antitumoraux,
dans les cellules limite leur activité. Pour favoriser la
pénétration de certains antinéoplasiques dans les tissus,
on peut les administrer par voie générale et soumettre la
zone à traiter à des impulsions de champ électrique suffisantes
pour altérer les membranes plasmiques et les rendre perméables
aux médicaments. L'électrochimiothérapie a été appliquée au
traitement du mélanome où la bléomycine était administrée
par voie intraveineuse et les impulsions électriques appliquées
au niveau des tissus atteints.
Extrait de "Les
médicaments" 3ème édition - P. Allain
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