Modificateurs des biotransformations post-traductionnelles
Les protéines synthétisées
par les ribosomes ne deviennent fonctionnelles qu'après un
certain nombre de modifications post-traductionnelles (ou
post-translationnelles) comme des hydrolyses par des protéases
et après adressage, c'est-à dire migration jusqu'à la zone
d'activité. Il s'agit d'un processus fondamental qui s'observe
du virus à l'homme. Nous n'aborderons ici que les modifications
post-traductionnelles qui sont actuellement connues pour être
la cible de médicaments.
Inhibiteurs de la
protéase du VIH
Le schéma ci-après rappelle
les principales étapes de la replication du virus de l'immunodéficience
humaine, VIH : fixation du virus à la cellule-cible, le lymphocyte
T de type CD4+,
injection du RNA viral, transcription du RNA viral en DNA
proviral grâce à la transcriptase inverse, intégration du
DNA proviral dans le génome de la cellule-hôte grâce à l'intégrase,
transcription en RNA, traduction en polyprotéines non fonctionnelles,
biotransformations post-translationnelles conduisant à des
protéines matures et à la formation d'un virus par assemblage
du RNA et des protéines. Ce virus forme un bourgeon et se
détache de la cellule-hôte. L'étape qui nous intéresse ici
est la maturation des protéines sous l'influence d'une protéase
qu'il est possible d'inhiber par des médicaments.
Le virus de l'immunodéficience
humaine (VIH) transmet son information par trois gènes principaux
appelés gag, pol et env qui codent pour des protéines nécessaires
à sa replication. Les gènes gag et pol codent pour la polyprotéine
gag et la polyprotéine gag-pol. Cette dernière contient une
protéase qui, par autocatalyse se détache de la polyprotéine
et se dimérise (homodimère), ce qui la rend fonctionnelle.
Elle hydrolyse alors les polyprotéines pour libérer les fragments
de protéines actifs qui sont notamment : la transcriptase
inverse (à l'origine de la transcription du RNA en DNA), l'intégrase
qui assure l'insertion du DNA proviral dans le génome de la
cellule-hôte, une ribonucléase, les protéines qui vont former
la capside, la nucléocapside. Le gène env code pour des protéines
de la membrane virale comme Gp120 et Gp41.
Si on inhibe la protéase
virale, la replication du virus est bloquée par manque de
protéines fonctionnelles nécessaires à la formation d'un virus
infectieux. Une recherche systématique a permis de sélectionner
des inhibiteurs spécifiques de la protéase virale, c'est-à-dire
pratiquement dénués d'effet sur les protéases humaines telles
que la rénine, la cathepsine, l'élastase.
Ces inhibiteurs de la
protéase virale se sont révélés efficaces dans le traitement
du SIDA. Leur administration entraîne une diminution de la
charge virale (c'est-à-dire la quantité de RNA viral présent
dans le sang des malades) et une augmentation du nombre des
lymphocytes CD4+,
les plus touchés par l'infection par le VIH. Cependant une
résistance à l'effet des inhibiteurs des protéases se développe
rapidement lorsqu'ils sont administrés seuls. Pour éviter
ou retarder l'apparition de cette résistance, un inhibiteur
de la protéase virale n'est jamais utilisé seul mais associé
à un ou deux autres médicaments, généralement des inhibiteurs
de la transcriptase inverse.
Les médicaments inhibiteurs
de la protéase du VIH en cours de développement sont nombreux.
Les premiers à être commercialisés ont été le saquinavir,
le ritonavir, l'indinavir et le nelfinavir et plus récemment
l'amprénavir. Ces inhibiteurs sont des pseudopeptides qui
inhibent la protéase du VIH de type 1 et 2, saquinavir, ritonavir,
ou préférentiellement de type 1, indinavir, nelfinavir (la
fréquence d'infection par le VIH 2 est beaucoup plus faible
que par le VIH 1). Parmi les inhibiteurs de la protéase, le
saquinavir, en raison sans doute d'une faible biodisponibilité,
apparaît moins actif mais une nouvelle présentation, FORTOVASE*
a une meilleure biodisponibilité que l'ancienne forme, INVIRASE*.
La biodisponibilité de FORTOVASE* est, de plus, augmentée
lorsqu'elle est prise au cours des repas. Le lopinavir (ABT-378)
est un nouvel inhibiteur de la protéase
qui est commercialisé associé au ritonavir. Le tipranavir est une antiprotéase
qui est prescrite avec du ritonavir à faible dose. Il a de nombreux effets indésirables, notamment hépaiques.
Il augmente le risque d'hémorragies.
|
Saquinavir |
INVIRASE* Gélules
FORTOVASE*
Capsules |
|
Ritonavir |
NORVIR*
Capsules, Solution |
|
Indinavir |
CRIXIVAN*, Gélules |
|
Nelfinavir |
VIRACEPT* Cp |
|
Amprénavir |
AGÉNÉRASE* Capsules
|
| Fosamprenavir |
TELZIR* Cp
|
| Atazanavir |
REYATAZ* Gélules
|
| Tipranavir |
APTIVUS* Capsule molle
|
Il existe une association lopinavir et ritonavir :
| Lopinavir + Ritonavir |
KALETRA* Capsules, Solution
|
Sur le plan pharmacocinétique,
les inhibiteurs de la protéase du VIH s'administrent par voie
orale et sont métabolisés par les cytochromes P450, notamment
le CYP 3A4. Leur biodisponibilité peut être ou non modifiée
par la prise d'aliments et leur métabolisme modifié par la
prise d'autres médicaments. En raison de la diversité des
interactions possibles, il est nécessaire de consulter attentivement
la monographie de chaque inhibiteur avant de le prescrire.
Schématiquement on peut observer :
- une augmentation
de la concentration plasmatique de l'inhibiteur des protéases
en cas d'administration d'un autre médicament susceptible
d'inhiber les cytochromes P450, comme par exemple le kétoconazole.
Cette caractéristique s'applique aussi aux antiprotéases
entre elles : aussi l'administration concomitante de ritonavir
d'une part et de saquinavir, d'indinavir ou de nelfinavir
d'autre part augmente la concentration plasmatique de ces
dernières en ralentissant leur catabolisme hépatique. Parmi
les précédentes antiprotéases, le ritonavir est en effet
le plus puissant inhibiteur des cytochromes P450 de types
3A, 2C9 et 2C19.
- une diminution
de la concentration plasmatique de l'inhibiteur des protéases
en cas de prise concomitante d'un inducteur enzymatique
comme la rifampicine.
- une modification
de la concentration plasmatique d'un autre médicament par
la prise concomitante d'un inhibiteur des protéases.
Ils sont utilisés dans
le traitement du SIDA en association à d'autres antiviraux.
Divers effets indésirables
peu spécifiques, troubles digestifs, neurosensoriels, cutanés
parfois graves, généraux, ont été répertoriés. Un autre effet
indésirable est l'apparition d'une résistance croisée aux
inhibiteurs des protéases. On peut en outre signaler que l'indinavir
peut donner une lithiase des voies biliaires par cristallisation
se traduisant par des douleurs lombaires avec ou sans hématurie,
lithiase que l'on tend à prévenir par un apport hydrique suffisant.
Pour le moment le traitement du SIDA est lourd avec prises
quotidiennes répétées de plusieurs médicaments et indéfiniment
prolongé.
D'autres inhibiteurs
de protéases virales sont en cours de développement comme
par exemple les inhibiteurs de la protéase du virus de l'hépatite
C.
Inhibiteurs d'autres
modifications post-traductionnelles
En dehors des protéases
virales que nous venons de voir, il existe aussi des protéases
humaines à l'origine de biotransformations post-translationnelles.
Ces protéases scindent la pro-opiomélanocortine, le précurseur
de l'insuline, l'angiotensinogène (rénine et enzyme de conversion).
Ainsi, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont des
inhibiteurs de protéases à activité post-translationnelle.
En plus des hydrolyses,
il existe différentes biotransformations post-translationnelles :
glycosylation (addition d'un sucre tel que le glucose), acylation
(addition d'un acide) par exemple myristoylation (addition
d'un résidu acide myristique, méthylation et prénylation (appelée
aussi isoprénylation parce qu'il y a addition d'une chaîne
comprenant une ou plusieurs unités de 5 atomes de carbone
de type isoprène). La prénylation comprend la farnésylation
(addition d'une chaîne de 15 atomes de carbone) et la géranyl-géranylation
(addition d'une chaîne de 20 atomes de carbone).
La biotransformation
post-translationnelle qui pourrait dans un proche avenir servir
de cible à des médicaments est la farnésylation à partir
du farnésyl pyrophosphate sous l'influence d'une farnésyltransférase
du fait que la farnésylation de la protéine Ras est un préalable
à son activation. Le gène Ras code pour une protéine de 21
Kda, appelée p21 ou Ras qui, sous forme de RAS-GDP se trouve
dans le cytoplasme sous forme inactive. La farnésylation de
RAS-GDP permet sa fixation à la partie interne de la membrane
plasmique par la chaîne farnésyl. Sous l'influence d'une stimulation
de récepteurs membranaires, il est transformé en RAS-GTP qui
à son tour active Raf et MAP, conduisant à une activation
de la transcription génique et à une prolifération cellulaire.
RAS joue en quelque sorte le rôle d'un interrupteur capable
de déclencher une prolifération cellulaire.
L'activité de RAS-GTP
est stoppée par sa déphosphorylation sous l'influence de RAS-GTPases.
Dans divers cancers, on trouve des RAS-GTP résistants à l'hydrolyse
par les RAS-GTPases, ce qui se traduit par une stimulation
permanente de la transcription.
L'élévation de RAS s'observe
dans un très grand nombre de cancers et l'inhibition de la
farnésylation se traduit par un effet antitumoral. De nombreux
inhibiteurs de la farnésyltransférase sont en cours d'évaluation.
Il s'agit d'inhibiteurs entrant en compétition soit avec le
farnésylpyrophosphate, soit avec la partie protéique où se
fixe le farnésyl, structure de type CAAX où C = cystéine,
A = acide aminé aliphatique et X = un autre acide aminé, soit
avec les deux à la fois. Le point essentiel est que les inhibiteurs
de la farnésyltransférase agissent préférentiellement sur
les cellules cancéreuses par rapport aux cellules normales,
par l'intermédiaire de RAS et d'autres protéines appelées
Rho.
Extrait de "Les
médicaments" 3ème édition - P. Allain
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